तस्य संजनयन्हर्षं कुरुवुद्धः पितामहः। सिंहनादं विनद्योच्चैः शङखं दध्मौ प्रतापवान। ११.१२।।
tasya sanjanayan harsam kuru-vrddhah pitamahah simha-nadam vinadyoccaih sankham dadhmau pratapavan (1.12)
Réjouissant le cœur de Duryodhana, le puissant ancêtre, Bhishma, l'ancien des kurus, faisant retentir le champ de bataille d'un rugissement de lion, souffla bruyamment dans sa conque.
Duryodhana était par nature un lâche, souffrant d'un profond complexe d'infériorité ainsi que d'un éternel besoin d'attention. Le fait que ses cousins Pandava étaient supérieurs à lui et à ses frères, avait toujours été une menace pour lui. Il avait surtout peur d'Arjuna et de Bhima, qui étaient physiquement plus forts et plus habiles que lui. Comme tout tyran, au fur et à mesure qu'il vieillissait, Duryodhana craignait toute force physique supérieure à la sienne.
Il se sentait en sécurité uniquement quand il était entouré par ses amis. Sa force, sa valeur grandissait à mesure qu'il avait le soutien de son clan et de l'armée autour de lui. Ce qu'il y avait de positif avec lui c'est qu'il était un ami extrêmement généreux qui se donnait totalement quand il faisait confiance à quelqu'un. Cette qualité avait attiré vers lui des hommes forts tels que Karna qui lui jura une loyauté éternelle. Bien que ce dernier sut qu' Arjuna était son propre frère, tout ce qu'il avait pu dire à Kunti la mère de Duryodhana, c'est qu'elle se retrouverait avec cinq fils, laissant entendre par là qu'un de ses fils, Arjuna ou Karna, périrait au cours de cette guerre. Voila à quoi se résumait la loyauté que Duryodhana suscitait chez ses amis.
Maintenant, à juste titre, Duryodhana déclarait qu'il existait un groupe de gens, qui étaient de grands guerriers, prêts à sacrifier leur vie pour lui. Il se peut que ces guerriers aient été conscients que Duryodhana était une personne immorale mais ils s'étaient engagés avec lui, alors cela n'avait aucune importance.
Puis il entreprit de développer sa propre morale en déclarant que la puissance de l'armée Kaurava que dirigeait le redoutable Bhishma était incommensurable, tandis que l'armée Pandava dont l'un des commandants était Bhima était limitée en puissance. Quand Duryodhana fait référence à Bhima, qui en réalité n'était pas le Commandant en Chef de l'armée Pandava, au côté de Bhishma, c'était à cause du vœu que Bhima avait fait de briser les cuisses de Duryodhana et de boire son sang pour venger l'affront imposé à Draupadi en public. Il savait au plus profond de lui que c'était incontournable et le seul facteur qui pourrait le sauver était la main protectrice de Bhishma.
Duryodhana s'adressa à l'armée Kaurava les exhortant à soutenir leur Commandant en Chef Bhishma. En guise de réponse, Bhisma fit retentir sa conque comme un lion, ce qui eut pour effet de rendre Duryodhana heureux.
Bhisma était le premier Commandant en chef Kaurava et Duryodhana voulait s'assurer que la totalité de son armée allait accepter d'être dirigée par Bhisma. Dans le passé, Duryodhana n'avait pas caché ses sentiments en déclarant que Bhishma était du côté des Pandavas. Maintenant, pourtant, les dés étaient jetés, et Bhishma, le plus grand guerrier, les deux clans parfaitement conscients de cela, se trouvait à la tête de l'armée Kaurava. Duryodhana ne voulait surtout pas que sa rancœur envers Bhishma n'affecte les gens qui le soutenaient.
D'une certaine façon, Duryodhana n'avait pas le choix, bien qu'il était conscient que Bhishma ainsi que Drona, seraient volontiers partis du côté des princes Pandavas et de Krishna, s'ils n'avaient pas été liés par leur implacable obligation de vertu. Il ne pouvait pas se permettre de les contrarier. En fait Karna, l'un des ses amis les plus chers, un des meilleurs guerriers de cette guerre, qui ne pouvait être égalé que par Arjuna, refusa de s'engager tant que Bhishma n'était pas à la tête de l'armée Kaurava. Ce dernier se joignit à eux seulement quand Bhishma fut mortellement blessé le dixième jour de guerre. Pourtant, Duryodhana dû accepter que Bhishma commande son armée car il n'avait pas d'autre option.
Bhishma avait le statut d'aïeul du clan des Pandavas et des Kaurava. Il était né de Ganga (La rivière sacrée du Gange, La mère Divine) sous le nom de Devavrata. Des huit garçons mis au monde par Ganga, il était le seul resté en vie. Quand son père décida d'épouser Satyavati, la fille d'un pécheur, Devavrata jura de ne point se marier afin que les enfants de sa belle mère, les enfants de Satyavati puissent avoir accès au trône de son père. Satyavati était la grand-mère de Pandu et de Dhritharashtra. Bhishma était très respecté pour son courage et sa sagacité. L'une des grandes ironies de Mahabharata c'est que des hommes sages comme Bhishma et Drona choisirent de se mettre du côté de Duryodhana, sachant parfaitement que, quelle que soit la voie que suivrait Duryodhana, elle serait moralement incorrecte.
Du point de vue spirituel le plus élevé, il n'existe ni morale juste ni morale fausse. Tout est neutre. Bhishma et Drona n'étaient pas des gens ordinaires, ils étaient tous deux hautement versés dans les Sastras et les Sutras. De surcroît, ils étaient parfaitement conscients que Krishna était une incarnation, et le simple fait que Krishna eut été du côté des Pandavas était une indication claire sur l'issue qu'allait prendre cette guerre. En tant que grands guerriers, ils n'avaient aucune crainte concernant leur propre mort; et, le plus important, était qu'ils ne ressentaient aucune culpabilité à embrasser la mission dans laquelle ils s'étaient embarqués.
Des hommes comme Bhishma et Drona, ainsi que bien d'autres, tels que Kripacharya, suivaient leur conscience. Duryodhana était leur prince et ils lui étaient dévoués. Ils ne se souciaient pas du résultat de la guerre; ils avaient la certitude que Duryodhana périrait, ils avaient aussi la certitude qu'ils périraient avec lui. En fait, à un certain point de la guerre, Krishna fut très en colère par la débâcle que Bhishma faisait subir à l'armée Pandava. Il était aussi très mécontent de la manière irrévérencieuse qu'Arjuna avait de traiter Bhisma. Krishna descendit donc du chariot d'Arjuna qu'il conduisait et avança d'un air menaçant vers Bhishma.
Bhishma posa ses armes instantanément, croisa les bras et commença à prier devant Krishna qui avança avec son sudarsana chakra, l'arme divine en forme de disque posé sur Son doigt. Bhishma fit une révérence à Krishna et déclara ' Lord, mourir de tes mains sera la plus grande de toutes les bénédictions pour moi'.
Pour ces grands guerriers, mourir sur le champ de bataille était le devoir d'un kshatriya, d'un guerrier et, la chose la plus importante à noter, c'était leur conscience du moment présent. Focalisés sur cela, ils comprirent ce qu'ils avaient à faire, sans porter de jugement concernant le côté positif ou négatif de ce que Duryodhana avait l'intention de faire. Cette conscience transcenda la morale du bon et du mauvais établi par la société et la religion. Ils avaient désapprouvé le fait que Duryodhana ait insulté les princes Pandava ainsi que Draupadi à la cour, pourtant, ils n'avaient montré aucun signe de protestation. Ils n'approuvaient pas les raisons qui poussaient Duryodhana à entrer en guerre, pourtant, ils étaient dans son camp, parfaitement conscients que ce qui les attendait était la mort.
Ce n'était pas de la stupidité. C'était accepter l'inévitable ; c'était s'abandonner au divin. A leur niveau de conscience, ces grands Maîtres permettaient à la nature de suivre son cours et se laissaient eux mêmes bercer par son propre mouvement.
Permettre à ce qui doit arriver d'arriver est assurément le signe d'un esprit évolué. Les hommes ordinaires ont la liberté de penser, d'agir et de choisir. En conséquence, ils pensent qu'ils contrôlent leurs destinés. Dans un sens, c'est vrai. Les voies et chemins qu'ils décident de prendre sont les leurs, et d'un autre côté c'est faux, car ce sont leurs samskaras inconscients qui les poussent à prendre ces décisions.
Ce qui, ensuite, façonne leur configuration mentale et renforce leurs samskaras.
Pourtant, l'être humain a le choix de briser tous ces cycles et de vivre libéré de ses propres samskaras.
C'est notre conflit permanent avec la nature qui nous conduit à la souffrance. Nous croyons que nous agissons à partir de notre intelligence quand la plupart du temps, nos actions sont conduites par l'instinct, l'inconscient où résident les samskaras. L'inconscient opère à des vitesses bien plus élevées et stocke bien plus de données que notre esprit conscient. Comme à son habitude, si l'esprit inconscient est capable de stocker et d'accéder à des millions d'images dans un temps réduit, l'esprit conscient pour une période similaire peut traiter au mieux quelques images. Cette façon d'opérer a été conçue par la nature afin de faire face à la vie et à la mort. Malheureusement, ce système est utilisé à d'autres fins.
Si nous apprenions à suivre le courant de la nature, comme les roseaux celui de la rivière, déclare le Tao, nos actions seraient constamment justes. En résistant à la nature, en choisissant ce que nous pensons être nos options, nous souffrons. Il existe deux façons de vivre la vie. Premièrement, accepter la vie comme elle est, ce que nous appelons en Sanskrit Srishti Drishti ; deuxièmement, c'est d'essayer de créer le monde selon notre point de vue, ce qui est considéré comme Drishti Srishti.
Dans le premier cas, c'est-à-dire la voie de l'acceptation, nous éprouvons du bonheur ; dans le second cas, quand nous résistons, nous souffrons. Personne ne peut changer le monde selon son propre point de vue. C'est un exercice voué à l'échec.
Nous ne pouvons même pas changer l'attitude de nos voisins ou de notre partenaire.
Au mieux, nous pouvons nous transformer nous-mêmes, c'est tout.
Tous les discours qui ont pour ambition de révolutionner le monde ne sont que des discours, c'est tout. Aucune révolution à ce jour n'a réussi à apporter de changement à ce monde. Les révolutionnaires sont contre les dictatures et se transforment eux-mêmes à leur tour en dictateurs. Cela s'est toujours passé ainsi dans l'histoire.
Ironiquement, le Maître illuminé n'a pas ce type de liberté. Il est un esclave de l'Energie Universelle, Parasakti, ainsi que de L'Existence Divine. Tout mouvement et chaque pensée sont réalisés selon la volonté du Divin. L'être illuminé est sans choix, il s'est complètement abandonné au Divin.
Les motifs, les pensées et actions d'un être illuminé ne peuvent être mesurés avec la même échelle que celle que l'on appliquerait au commun des mortels. Leurs actions pourraient paraître immorales ou au moins étranges quand on prend en compte les règles et règlements établis par la société. Ces actions prennent leur source d'un esprit qui est dans un état de non pensée, d'un esprit constamment dans le présent, sans aucune attente de ce qui va se passer dans le futur et sans aucun regret de ce qui s'est déroulé dans le passé.
Bhishma était d'origine divine, le fils de Ganga. Il avait reçu le don de vivre aussi longtemps qu'il le désirait et de mourir quand il le voulait. Son intégrité et sa moralité étaient exemplaires, une référence pour ses contemporains. Pourtant, il garda le silence quand Draupadi se fit déshabiller et insulter en public. Il n'a entamé aucune action quand les princes Pandava se sont vu refusée une petite parcelle de terre par Duryodhana. Il choisit pourtant de se battre pour Duryodhana.
Par contre, quand Duryodhana exigea de lui qu'il dirige l'armée Kaurava, Bhishma lui répondit que les princes Pandava étaient aussi précieux pour lui que Duryodhana l'était, et bien qu'il allât s'engager dans cette guerre, il ne pourrait pas leur ôter la vie. Ce sont là, les conditions sous lesquelles Bhishma consentit à se battre pour Duryodhana, contre l'armée Pandava.
Bhishma avait à maintes reprises conseillées à Duryodhana d'abandonner ses actes malveillants à l'égard des princes Pandava. Il était parfaitement conscient des efforts que ce dernier faisait pour le dissuader. Pourtant, à cet instant, la compassion de Bhishma pour Duryodhana prit le dessus sur le dégoût de ses actions et de son comportement. Bhishma comprit les différentes peurs qui passaient par la tête de Duryodhana et éprouva le besoin de le rassurer.
En réponse aux revendications exagérées de Duryodhana, Bhishma fit retentir sa conque pour confirmer tout ce qui avait été dit par ce dernier. Sanjaya déclara que la conque de Bhishma résonnait comme un lion rugissant, venant du plus âgé et du plus courageux de tous les guerriers rassemblés sur le champ de bataille. C'était aussi une façon pour Bhishma de montrer son soutien au prince Kaurava.
La conque de Bhishma donnait aussi le signal du début des affrontements. C'était un signal commémoratif, en quête de victoire.